Mouvement ouvrier et cinéma d’horreur. Le cinéma d’horreur en URSS

L’opinion dominante veut que le cinéma d’horreur fût inexistant en URSS (sauf une exception) et, si on se renseigne un peu sur le sujet, on peut être amené effectivement à penser que le cinéma soviétique en est dépourvu. Le genre horrifique ne s’est pas développé comme la science-fiction (le sujet d’un précédent article). Parce que la culture russe et la culture occidentale sont trop différentes pour que ce genre s’imprègne en Union soviétique ? Certains le pensent.
Toutefois à y regarder de près, ce genre de théorie essentialiste ne permet pas de comprendre pourquoi la SF a pu se développer, ni un cinéma profondément occidental dans son essence, le western. En effet, en URSS il existait un tel genre cinématographique, reprenant soit directement les codes du Western (son espace géographique), mais en dépeignant les Indiens davantage sous un jour positif, d’être moins violent et amoral que les compères italiens ou américains, soit en plaçant directement l’intrigue en Union soviétique (on appelait ça les Ostern (1) ), plus précisément dans les Républiques asiatiques, pendant la guerre civile (1918-1921) et la décennie suivante.


Un critique, Andreï Kozovoï, a tenté de répondre à cette absence dans un article « Un genre en miettes ? Retour sur l’absence du film d’horreur dans la Russie soviétique », paru en 2008 dans la revue 1895, Revue de l’association française de recherche sur l’histoire du cinéma. Selon lui, le cinéma d’horreur se trouvait « en miettes » dans le cinéma d’Union soviétique : c’est-à-dire que des éléments empruntés au cinéma d’horreur étaient visibles, sans que les films ne soient totalement des films d’horreur. Toujours pour l’auteur, c’est ce qui a permis par la suite au cinéma de Russie de pouvoir faire émerger des films d’épouvante. Le début de ces « miettes » serait dans les années 40, mais de manière assez rare jusqu’aux années 60, les réalisateurs utilisant surtout les détails ignobles pour caractériser l’ennemi politique du moment. C’est vraiment à partir des années 60 que ces détails deviennent plus présents.
Le plus célèbre exemple des années 40 est Kachtchei l’immortel (1944) d’Aleksandr Ro’ou, adaptation d’une légende russe. L’acteur principal, Gueorgui Milliar, est habitué à jouer les monstres du folklore russe, celui-ci ayant déjà interprété la sorcière Baba Yaga dans un autre film. Il est vrai que son allure à la Dracula et à la Frankenstein lui permet de jouer facilement ces rôles. Le film s’inscrit totalement dans la période historique de production : le héros est autant amoureux de sa belle que de sa patrie, envahie par une armée étrangère ressemblant fortement à l’Allemagne nazie, qu’il s’agit de délivrer.
La poussière argentée (1953) d’Abram Room, est dans son cas un film d’aventure montrant des nazis transformant des afro-américains en sorte de zombies. L’expérience du docteur Abst (1968) d’Alexandre Timonichine, dépeint encore des nazis faisant des expériences sur des soviétiques, là aussi transformés en zombie. C’est le moment pour nous de rappeler que les pertes de l’Armée rouge durant la Seconde guerre mondiale furent colossales et que cela a constitué un véritable traumatisme pour la population soviétique (2).
Des éléments horrifiques peuvent aussi se trouver, mais c’est seulement mon avis personnel, dans Les chevaux de feu (1968) de Paradjanov. Le film part du folklore ukrainien et nous présente tout de même un fantôme hantant le personnage principal et synonyme de mort pour lui, et de l’autre un sorcier maléfique dont les pouvoirs semblent bien réels.
L’esprit malin du Yambouï (1978) de Boris Buneev, reprend des codes du cinéma d’horreur : une musique lugubre, des personnes croyant au surnaturel, de l’hémoglobine et plusieurs plans sur des scènes plus ou moins dégoutantes. Seulement ici, il s’agit d’une croyance en un esprit maléfique qui se trouvera finalement être un ours géant et cannibale. Toutefois il s’inscrit davantage comme un film d’aventure.
Jour de colère (1985) de Sulambek Mannilov, voit un scientifique créer des créatures pour le servir, les Atarks, en reprenant les thèmes de L’Île du docteur Moreau d’H.G. Wells.
Cependant, il y a deux films qui ne comportent pas des « miettes » mais qui reprennent ouvertement les codes des films d’horreur : il s’agit de Vij (1967) et de La chasse du roi Stakh (1980).
Vij raconte l’histoire de Khoma, un jeune séminariste, qui tue une sorcière lui jouant des mauvais tours, mais doit par un tour de celle-ci veiller sur son corps pendant trois nuits. Celle-ci va alors utiliser ces nuits pour tenter de se venger du membre du clergé.
Contrairement à d’autres films soviétiques, la présence fantastique est réelle. L’histoire est tirée d’une nouvelle de Nicolas Gogol s’inspirant des légendes ukrainiennes, peuple dont il est issu. Son récit avait déjà été adapté en 1909 et en 1916. Une interprétation en avait été faite dans le célèbre film de Mario Bava Le masque du démon (1960).
Au départ le film ne semble pas horrifique. Lors de la première scène avec la sorcière (où elle transporte littéralement le personnage dans les airs), la musique est féerique plus qu’angoissante. Elle est même légèrement mélancolique lorsque Khoma tue son bourreau. Nous commençons à rentrer dans l’ambiance lors d’une scène de beuverie hallucinatoire, dans une taverne où l’ont amené les paysans qui doivent le conduire à la chapelle où repose celle qu’il a tué. On le voit difficilement tenter de chercher une échappatoire, sans qu’aucune de ses tentatives n’aboutissent. Puis l’épouvante devient totale lors des trois nuits de veille du corps, avec les moyens classiques : sons, lumière et montage rapide.
La dernière nuit étant la plus horrifique avec l’apparition des monstres, dont le fameux Vij, roi des gnomes, qui gardent un certain charme aujourd’hui malgré certains effets spéciaux datés. Ceux-ci sont de la main du maitre Alexandre Ptouchko (1900-1973), qui a beaucoup travaillé dans l’animation, particulièrement avec des poupées et des marionnettes. A son actif nous trouvons des films comme Le nouveau Gulliver (1935), Le tour du monde de Sadko (1953) et Rouslan et Ludmila (1972). Bien que la majorité de ses films soient pour les enfants, Ptouchko a déjà oeuvré avec ses productions sur le fantastique et le folklore slave. C’est le studio qui lui a demandé d’aider les deux jeunes réalisateurs inexpérimentés de Vij, Constantin Erchov et Gueorgui Kropatchiov (3).
Le film semble influencé aussi bien par le cinéma fantastique russe (ce qui n’est pas surprenant) que par la Hammer. Le héros n’est pas personnifié par sa bonté mais justement par ses imperfections. Tour à tour pleurnicheur, peureux, alcoolique, vantard et menteur, Khoma est l’incarnation des défauts humains. Vij rencontra un vif succès avec 32,6 millions d’entrées.
La chasse sauvage du roi Stakh (1980) de Valeri Roubintchik, narre le récit d’un architecte ayant débarqué dans un vieux château de Biélorussie (période tsariste) appartenant à une famille noble. La plus jeune de cette famille semble hantée par la malédiction qui touche sa famille, suite à la trahison de l’un de ses ancêtres envers le roi Stakh lui ayant permis d’acquérir ses terres. Une trahison qui amène chacun de ses descendants à connaitre une mort précoce par la chasse sauvage du fameux roi. Les évènements mystérieux s’enchainant, le jeune héros va tenter de découvrir ce qui se cache derrière cette légende.
Classer ce long-métrage en horrifique peut être trompeur. Le film reprend une atmosphère lourde, une menace sourde et des apparitions qui semblent cauchemardesques au premeir abord, mais en fait le long-métrage est un énorme hommage au gothique, et notamment à des auteurs comme Ann Radcliff et Horace Walpole. En effet, on retrouve l’entièreté d’une histoire gothique (4) : un château immense, une famille aristocrate, un héros noble, une sombre malédiction pesant sur la famille, une présence fantastique supposée, un mystère entourant les lieux et les habitants.
Mais là où La chasse fait vraiment penser aux premières œuvres gothiques, c’est que les évènements mystérieux… finissent par s’expliquer rationnellement ! Il s’agissait simplement d’un complot pour récupérer un héritage. La fin est tragique d’ailleurs pour les instigateurs de celui-ci.
Le film a connu un petit succès en URSS avec 11,3 millions de spectateurs au box-office.
Mais pourquoi n’y en a-t-il pas plus ? Pourquoi un sous-genre de l’horreur, un équivalent de l’Ostern pour le Western, n’est-il pas apparu en URSS ?

En URSS le cinéma était considéré comme un service public (5). Les créations cinématographiques devaient être au service de principes culturels et esthétiques précis. Les processus de production et de distribution en étaient les garants. Pour qu’un studio (il n’en existait pas qu’un) produise un long-métrage, il fallait que le Goskino en accepte le scénario. Cet organisme pouvait prodiguer des conseils politiques aussi bien que créatif, mais ne censurait pas à tous les coups.
L’intelligentsia du Parti communiste d’URSS a toujours été très dure avec le cinéma d’horreur, malgré des périodes d’accalmie, en particulier celles où le cinéma soviétique importait beaucoup de films étrangers pour renflouer les caisses (cela a été le cas avec le film Orca) (6).
Les critiques adressées sont multiples :

détournement des questions de la vie réelle par des éléments fantastiques ;

reflet capitaliste du quotidien dans l’horreur ;

le caractère addictif de ce genre de production ;

un outil de l’impérialisme.

On le voit, dans les critiques de l’intelligentsia soviétique il y a un peu de tout, y compris des remarques qui peuvent nous sembler ridicules, voire conservatrices.
Au sujet du détournement de la vie réelle, c’est une vraie question qui se pose depuis longtemps. Je ne vais pas revenir sur les questions de distanciation au sein de la démarche brechtienne, j’en ai déjà trop parlé dans les articles précédents. Il n’importe plus de filmer le monde mais de le transformer. Donc comment faire ? Des artistes ont préféré représenter des ouvriers et la vie réelle pour parvenir à ce point. C’est vrai que si on met beaucoup en avant l’aspect métaphorique de tel ou tel film d’horreur, on en constate peu d’impacts sociaux, encore moins de révolte. A la limite il s’agirait d’un reflet de notre réalité dans ce qu’elle a de plus terrifiante. Mais on pourrait se demander si n’importe quel film, n’importe quelle œuvre d’art, à jamais pu changer le monde.
Était évoqué un aspect impérialiste. Dans l’article de Kozovoï cité plus haut, il était critiqué une diffusion de Thriller, le clip de Michael Jackson, à Buenos Aires. Dans le cadre du plan Marshall effectivement, ces films furent diffusés en masse, au même titre que les autres productions américaines, dans le but de faire un profit important tout en imposant une certaine uniformité culturelle en faveur des Etats-Unis. Mais d’autres pays ont un cinéma d’horreur sans qu’il y ait particulièrement une visée impérialiste, à l’instar du Japon ou de l’Italie.

Nous avons donc vu qu’il existait bien des éléments d’horreur dans le cinéma soviétique, mais qui n’ont jamais pu se développer pendant la durée d’existence de l’URSS, à cause de facteur interne et idéologique, mais qu’il ne s’agit pas d’un rejet de tout ce qui est occidental, car cela n’expliquerait en aucun cas la présence de la science-fiction et du Western.

(1) « Ostern : les particularités des westerns à la soviétique », Russia Beyond, par Vadim Davydenko et Rossiyskaya Gazeta, 08/07/2014.

(2) Relire notre critique sur le dessin animé Vasilyok.

(3) « Vij ou le diable : l’horreur gothique d’après Nicolas Gogol », 18/03/2021, ON-mag.

(4) « La chasse sauvage du roi Stakh, film gothique soviétique », Le mag du ciné, Hervé Aubert, 2019.

(5) Je reprends ici ce que disait le collègue du blog T’en poses des questions dans son double article au sujet de Serguei Paradjanov, « Miniatures arméniennes et cinéma soviétique ».

(6) C’est l’objet d’une partie de l’étude de Kozovoï que nous ne retranscrivons pas ici.

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