Retribution : du passé faisons table rase

« Kiyoshi Kurosawa est de ceux qui réussissent ce qu’il y a sans doute de plus difficile au cinéma : déborder les catégories existantes tout en se nourrissant de leur rhétorique, confondre la sensation primaire, tripale, avec la réflexion la plus intense, mêler la pulsion à l’abstraction froide. Il y a des personnages et il y a des concepts, il y a des fantômes et il y a la réalité, il y a des êtres humains et il y a des idées, dans les films de Kiyoshi Kurosawa. »[1]

Lors d’un précédent article nous avons déjà pu parler de l’œuvre de Kiyoshi Kurosawa. Il s’agissait de Kaïro, cependant comme je l’avais dit tous les films qu’il a sorti durant cette décennie 90 à 2000 ne sont pas aussi facile d’accès. Il existe plusieurs couches de lectures non perceptibles au premier visionnage et qui nécessite de faire un effort de compréhension, en faisant des recherches dans le film pour comprendre ce que veut nous dire l’auteur. Je ne suis pas un amoureux transi du cinéma cérébral car je le trouve la plupart du temps ronflant et pompeux, les auteurs s’adonnant à ce genre de chose n’ayant ni pour but de rendre quelque chose de complexe accessible auprès des masses, ni même de les divertir à minima, mais seulement de se procurer un « plaisir solitaire » visant à démontrer sa supériorité d’artiste sur le reste de la masse. C’est une tare que je ne retrouve pas chez Kurosawa. On sent qu’il souhaite faire à la fois une œuvre formellement accessible, mais dont la signification profonde est à rechercher. C’est pour ça que ce genre de proposition me stimule quand bien même je serais en désaccord avec la finalité des propos de Kurosawa.

Le film qui possède cet esprit et dont on va parler aujourd’hui, c’est Retribution, sorti en 2007. Il correspond à la fin de sa période cinématographique groupant l’horreur et le polar enclenché avec Cure (1997), suivi par des films comme Charisma, License to live, Jellyfish, Doppelganger et Loft. Le long-métrage raconte donc l’histoire d’un détective nommé Yoshioka qui tente de résoudre un meurtre dont plusieurs indices laissent penser qu’il est le coupable, bien qu’il ne se souvienne de rien. Ses interrogations seront ponctué par l’apparition fantomatique d’une mystérieuse femme en robe rouge l’accusant d’avoir causé son décès.

Tout d’abord on va retrouver la plupart des thèmes de prédilection de Kurosawa : les couples qui se déchirent ; le délitement des sentiments ; le cauchemar urbain ; la menace fantomatique qui menace d’envahir la réalité. Comme dans d’autres de ses films, Retribution offre de nombreuses scènes filmées à travers une vitre ou dans un espace clos qui symbolise l’oppression des personnages. Le réalisateur y retrouve son acteur fétiche, Koji Yakusho, découvert dans Cure. Ce dernier permet de mettre en lumière parfaitement les personnages déprimés de l’univers de Kurosawa, en décalage total avec leur environnement et dont le couple très souvent chavire ou bat de l’aile.  

Le fantastique apparaît grâce au jeu des lumières et du son. Il a surtout tendance à apparaitre presque de manière banale dans un coin de l’image, comme toutes les apparitions du fantôme. Le cri du fantôme, bien que semblant humain, brise la réalité morne et quotidienne et reflète le désespoir d’un Tokyo en pleine crise. Kiyoshi Kurosawa dit ne pas trop s’attacher à la musique car pour comprendre l’histoire les dialogues suffisent, mais que dans un travail sérieux pour rendre crédible son œuvre il s’attaque à un rendu sonore correct[2].

La première scène nous montre un terrain vague où un meurtre a lieu. Un homme habillé en noir avec une chevelure brune assassine une femme en robe rouge dans une flaque d’eau salée. Le visage du bourreau ou de la victime n’est pas perceptible, ce qui va nous induire en erreur sur la culpabilité du policier pendant une partie du film, ainsi que questionner sa folie.

Le mode opératoire des crimes est assez simple. Chacun des tueurs va noyer dans l’eau salée sa victime, cette dernière étant toujours le reflet d’un échec pour son bourreau. Si les meurtriers sont différents, ils sont tous relié par le fait d’avoir pris le ferry 15 ans avant le début du film.

Même si on comprend vite que le détective n’est pas à l’origine des autres meurtres, un doute plane sur le premier meurtre, plusieurs éléments venant corroborer sa responsabilité : un bouton retrouvé près de la scène du crime ressemblant à celui de l’un de ses vêtements, ses empreintes retrouvées, etc. Ces éléments finissent par avoir une explication rationnelle et n’étant que des simples coïncidences qui nous détournent des indices amenant le retournement de situation de fin de long-métrage. A ce sujet le collègue du héros joue le rôle du spectateur : dès le début il semble soupçonneux envers notre protagoniste et lui pose des questions de plus en plus indiscrètes. Même si comme le spectateur il finira par comprendre son erreur, sa suspicion n’aura pas totalement disparue et on le retrouvera fouiller dans l’appartement du détective.

Comme dans Kaïro, le film nous présente la décrépitude industrielle dans laquelle vit ses personnages. Les rues désertiques de Tokyo font penser aux films d’Antonioni, que Kurosawa apprécie, en particulier au port dans Le désert rouge. Dans une des scènes, le détective reprend la route du ferry qu’il avait utilisé il y a fort longtemps. A la place des immeubles anciens qu’il connaissait, il ne voit que des chantiers et des nouvelles constructions, à l’exception d’un vieil asile délabré. Ce paysage urbain et des éléments comme le ciel toujours gris, le départ en masse des oiseaux, laissent présager une apocalypse en devenir sans jamais que celle-ci n’aboutisse.

Le détective Yoshioka semble morose et profondément usé par la vie. Certains éléments peuvent laisser penser qu’il est alcoolique, comme le fait qu’en cas de secousse sismique il protège d’abord sa bouteille. Son appartement est très vieux et sombre et se trouve dans les vieux immeubles de la ville. Bien que détective doué, Yoshioka semble éprouver peu de joie à son travail et est déconnecté de ses collègues. Devant l’insistance du fantôme il en vient à douter de lui-même, à frapper les suspects, à devenir agressif et à paniquer face à l’absence de perspective qui s’offre à lui.

C’est aussi l’histoire de la fin de son couple. Les premières scènes avec Harue sa compagne semblent froides et le détective répond avec flegme aux sollicitations de celle-ci. Une tendresse existe mais la relation est distanciée, l’inspecteur ne lui faisant pas par de ses doutes et angoisses. Comme on le découvrira dans le film, il l’a tué depuis des mois (sans doute à cause du fantôme), mais devant son acte il a préféré le déni et vivre avec son spectre. La pièce où son corps est entreposé n’apparaitra que lorsqu’il aura accepté la vérité[3]. Face à cette dernière, aucune échappatoire ne s’offre à lui à part de tirer un trait définitif sur le passé, auquel il ne semble pas se résoudre comme en témoigne sa supplication au fantôme de sa compagne.

Au sujet du fantôme en robe rouge et au teint pâle, son nom est inconnu et reste un mystère à la fin du film. Comme les fantômes dans Kaïro, son visage est humain. Elle semble pouvoir apparaître où elle veut et se refléter dans les miroirs. Elle peut aussi voler et possède des pouvoirs similaires à ceux de Kayako dans Ju-on. Son objectif principal est d’accompagner/hanter les personnes ayant pris le ferry il y a 15 ans, les poussant à commettre des meurtres de la même façon dont elle est morte. Une autre de ses caractéristiques est de pousser régulièrement un cri de désespoir.

Le fantôme (et à vrai dire les fantômes) est associé à plusieurs éléments qui nous indiquent sa présence : les secousses sismiques, l’eau qui tremble et la mer en général.

Son histoire nous est racontée en filigrane : pensionnaire d’un asile au bord des quais de Tokyo, elle y subissait des sévices corporels comme la noyade dans l’eau salée. Un jour, sans plus de détail, elle est morte noyée dans l’établissement à cause d’une secousse sismique l’ayant bloquée. Avant de mourir lentement, elle a eu le temps de regarder le ferry passer et les gens la croiser du regard sans venir l’aider. Désespéré, le fantôme fini par perdre tout sens de la réalité car dehors tout le monde l’oubliait et vivait sans elle. D’où sa quête vengeresse envers ceux qui l’ont aperçu. Ceux-ci n’ont rien fait de mal mais n’ont simplement pas agit[4].

Le spectre commence à envahir de plus en plus la réalité et menace de mettre à feu et à sang Tokyo. Notre revenante incarne le remord d’une faute collective[5], celui de la modernisation aveugle et sans réflexion. Ainsi ceux qui ont pris le ferry sont ceux qui n’ont pas empêché l’urbanisation à outrance de Tokyo, empiétant sur les espaces naturels.

Passons enfin au second fantôme du long-métrage : Harue[6], la compagne de l’inspecteur, objet principal du retournement de situation. Visible dans les premières scènes du film, elle nous est exposé comme la petite-amie du héros même s’ils ne vivent pas ensemble. Elle apparaît souvent quand lorsque est perdu.

Cependant il y a quelques scènes nous indiquant son caractère fantomatique :

  • Lors de sa première apparition, Harue arrive à l’écran juste après une secousse sismique (associée donc aux fantômes),
  • Dans une autre scène son reflet dans la vitre est entouré de vagues en mouvement,
  • Chez le psychologue l’inspecteur indique qu’il est célibataire,
  • Lorsque ce dernier est persuadé qu’il a fait quelque chose contre le fantôme en robe rouge, il se lamente auprès d’Harue car il ne se souvient de rien et demande ce qu’il a fait. Ce à quoi elle répond que cela ne sert à rien qu’elle lui dise. S’ensuit une scène d’étreinte où elle regarde ostensiblement la salle où se trouve son cadavre.

C’est donc à la fin qu’on comprendra sa nature. Toutefois, même si le personnage principal a causé sa mort, elle ne le déteste pas. Elle l’invite même à aller de l’avant et à oublier le passé. Son rôle n’est pas de le haïr mais de lui faire comprendre les choses afin qu’il change et cesse de s’apitoyer sur un passé révolu. Même si elle finit par partir, le film se clôture sur un gros plan d’Harue pleurant, l’inspecteur n’arrivant pas à tirer un trait sur le passé.

Une triple signification

Nous allons donc maintenant tenter de découvrir le sens de ce long-métrage, pas forcément accessible du premier coup. Bien sûr il s’agit de mon interprétation, basé sur les autres œuvres de l’auteur et sur son parcours, et donc il ne saurait être exhaustif. Je serais même intéressé de connaître une autre interprétation du message du film, donc n’hésitez pas à le signifier en commentaire. Selon moi, Rétribution possède trois significations : une sociale, une filmique et une personnelle au réalisateur.

Critique de l’urbanisation/ ancien contre nouveau

Le film est une critique sociale de l’industrialisation et de l’urbanisation à outrance au Japon. L’eau salée des crimes représente l’espace naturel écrasé par l’industrialisation et l’urbanisation, comme celle-ci écrase les sentiments. Complètement transformé, le Tokyo d’hier a disparu, oublié de tous, perceptible dans quelques vieilles bâtisses mal entretenues. Une urbanisation qui semble avoir échouée selon un dialogue des personnages. Un échec qu’on peut associer à celui de la vie personnelle des meurtriers, amenant à tenter d’effacer purement et simplement l’objet de leur échec. Si le film est très critique envers un présent s’accompagnant de la perte des sentiments, il ne s’agit pas d’idéaliser le passé et de devoir y retourner par culpabilité pour l’ancien monde et son organisation spatiale, tout simplement parce que c’est impossible. Il s’agit de constater que celui-ci est révolu et tenter d’aller de l’avant avec le monde que nous avons malgré ses tares, en partant du principe qu’on peut le réparer en essayant de nouer des liens avec nos congénères. Ce que dit Harue en fin de film va dans ce sens et ne fait pas uniquement référence à la fin de son couple. Toutefois la dernière scène peut nous donner un avis pessimiste sur cette tentative d’aller de l’avant.

Faire le bilan de la J-horror

Il s’agit aussi de tirer le bilan de la J-horror, dont Kurosawa a été l’un des inspirateurs. Le film fait des références directes aux deux œuvres majeurs du genre : Ring avec le lien des fantômes avec la mer[7], Ju-on pour la dernière scène du spectre où elle fait disparaitre un homme dans une bassine à la manière d’une Kayako. Le titre même du film est explicite, Retribution : dans les films de fantômes japonais, si on est hanté c’est qu’on a commis une faute contre le fantôme (Yotsuya Kaidan) ou qu’on a bravé un interdit ayant énervé l’esprit (la cassette dans Ring), la croyance étant qu’il y a toujours une cause à la colère des spectres. Ici le fantôme ne hante pas à cause d’une faute mais par l’absence d’une action, ce qui rend illusoire la rétribution attendue par le personnage en rachetant une faute qu’il n’a pas commise. A l’inverse le fantôme qui pourrait se targuer de vouloir se venger s’y désintéresse. C’est un retournement complet du scénario d’un film de fantôme classique et qui fait écho à une sorte de bilan de l’œuvre de Kurosawa lui-même, qui avait débuté sa carrière avec Sweet home en faisant des films de fantômes clichés avant de commencer à retourner le genre au début des années 2000, avec Kaïro et Séance.

Kiyoshi Kurosawa passe à autre chose

Le film signifie aussi que -et cela avait été annoncé par l’auteur – son réalisateur abandonne le genre horrifique et le polar qu’il a traité pendant tant d’années. D’où les références nombreuses à ses précédents films :

  • La robe rouge du fantôme de Séance.
  • La même robe et la démarche ralentie d’une possédée dans Door 3, dont la seconde apparition du fantôme semble avoir été copiée.
  • La trace sur le mur laissé par l’esprit et le fait qu’il semble pouvoir en sortir comme dans Kaïro.
  • L’intrigue policière suivant un mal qui semble plus pousser les gens à commettre des atrocités que de les commettre lui-même fait penser à Cure.

Après ce film, Kiyoshi Kurosawa réalisera un drame, Tokyo sonata (primé à Cannes). Il s’ensuit des films à la teneur de plus en plus sociale. Et même s’il reviendra au fantôme dans Vers l’autre rive[8] et au polar dans Creepy, c’est de manière bien différente par rapport à ses anciens films, ce qui démontre qu’il a tiré un trait sur la J-horror classique après avoir épuisé les histoires à raconter.


[1] « Kiyoshi Kurosawa : « Philosophie de la terreur, terreur de la philosophie », Cinémathèque, 2012.

[2] « Interview de Kiyoshi Kurosawa. Autour de la Nouvelle Vague », Time out, 21/11/2016.

[3] Très prosaïquement, on peut penser que c’est le fantôme en rouge qui l’empêche de voir la chambre pendant le long-métrage, jusqu’au moment où il se donne la peine de retrouver son corps et où elle le pardonne.

[4] On peut penser au roman La chute d’Albert Camus racontant l’histoire d’un avocat sombrant après n’avoir pas agi pour empêcher un suicide.

[5] « Retribution » : un des plus beaux films de Kiyoshi Kurosawa », Le Monde, 28/08/2007.

[6] A noter que dans Kaïro nous avions déjà un personnage du nom d’Harue, une vivante ressemblant à un fantôme, alors que la Harue de Rétribution est une morte aux allures de vivante.

[7] Voir la vidéo de la chaîne Demoiselles d’horreur sur Sadako, 19/06/2020.

[8] A noter que dans ce film et dans d’autres Kurosawa ne raconte plus l’histoire d’un couple qui se déchire mais qui se retrouve.

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