Le corbeau (2) : production et réception du film

Lors de l’occupation de la France par l’Allemagne nazie, Joseph Goebbels, ministre de la Propagande du IIIème Reich, créée la Continental-Films[1], société cinématographique de droit français à capitaux allemands. L’objet de la société est politique, permettant de garder la mainmise sur la production filmique des pays occupés. La volonté est comparable à celle des Etats-Unis au Nord et au Sud du continent américain : être le pouvoir cinématographique du continent. Les films produits dans d’autres pays, c’est-à-dire occupés, doivent rester purement locaux et toute industrie nationale pouvant concurrencer l’Allemagne doit être empêchée. Toutefois, la société connaît des moyens financiers assez grand, lui permettant d’avoir une pellicule de qualité et d’avoir les moyens nécessaires pour les costumes et décors. Le pro-nazi allemand Alfred Greven[2] est nommé directeur du studio français. Le problème pour le studio, c’est que plusieurs grands réalisateurs tel Jean Renoir et René Clair sont partis en exil. Il a donc fallu trouver de jeunes talents pour faire vivre le studio. C’est de cette situation qu’Henri-Georges Clouzot va devenir réalisateur.

En 1917, une affaire de lettres anonymes se déroule à Tulle, la plupart à des fonctionnaires, évoquant des problèmes familiaux, des infidélités, des trafics illicites et autres joyeusetés. L’un des destinataires des courriers deviendra fou à la réception de l’un d’eux. Une ancienne employée de la préfecture sera par la suite arrêtée avec sa mère et sa tante, suite à une épreuve de plusieurs heures d’une dictée interminable, afin de pouvoir repérer dans ses tics d’écritures les similitudes avec les lettres. Cet examen a d’ailleurs inspiré une scène du film. La coupable, Angèle Laval, avait envoyé en 4 ans plus de 1000 lettres… Cette affaire et une autre similaire à Toulon en 1927 va intéresser le jeune monteur cinéphile Louis Chavance qui va déposer un premier scénario de l’affaire en 1934 sous le titre L’œil du serpent, sans qu’il ne soit développé. Cependant, l’affaire de Tulle va inspirer le livre La machine à écrire, qui va lui-même être adapté en pièce par Jean Cocteau en 1941. C’est ce même Jean Cocteau qui va parler de son projet de film sur cette histoire à Henri-Georges Clouzot[3].

A la Continental, où Clouzot est chef du département scénario et a pu réaliser son premier film L’assassin habite au 21, Louis Chavance fait la rencontre du jeune réalisateur avec qui il partage le même âge et une même passion pour le cinéma. Ils commencent à plancher sur l’affaire de Tulle. Alfred Greven, qui a connu Clouzot en Allemagne et lui a permis de faire son premier film, qui fut un succès commercial, se montre plus réservé pour produire le second long-métrage dénonçant les lettres anonymes, un sujet ne plaisant pas aux allemands, position fort compréhensible vu le besoin de ces dénonciations pour lutter contre la résistance communiste et gaulliste. Après s’être bagarré durement avec le président de la Continental, Clouzot obtient la permission de réaliser son film, à condition qu’il en prenne la responsabilité, le sujet étant trop polémique et aux antipodes des films niais voulu par Goebbels.

Le tournage connu des tensions, comme le confirme Pierre Fresnay (jouant le personnage principal). Clouzot ayant une attitude tyrannique sur ses tournages, ce dont nous reparlerons plus tard.  Malgré le sujet, la Continental fait la publicité du film, vite interdite par la gestapo et qui en empêche aussi l’exportation. Clouzot part de la Continental avant la sortie du film, sans que l’on sache avec certitude s’il est licencié ou s’il a démissionné[4].

Qui est le spectateur visé par le film ? Le Corbeau se voulant une morale, l’idée est de s’adresser à chacun, français ou non, pour que tous puissent voir ses défauts et les redresser (même si le réalisateur est plutôt un pessimiste). Le message à un caractère universel.

Le film sera diversement reçu à sa sortie. Si le public semble l’apprécier ainsi que certains critiques, les catholiques le trouvent immorale[5] et les autorités allemandes en font la critique même si le film ne se trouve pas interdit. Parallèlement, une critique virulente viendra des organisations de résistances, dont les communistes, prétextant que le film aurait été diffusé à l’étranger sous le titre Un petit village français afin de, non pas critiquer un élément universel de société, mais des montrer les sales mœurs françaises, en conformité à celle exposé par Mein Kampf comme dira le critique de cinéma Georges Sadoul. Il est toutefois fort probable que la critique soit faite à l’encontre de Clouzot à cause de sa trop grande importance au sein de la Continental.

Avant d’aller plus loin, il apparaît utile de faire un point sur le regard que l’on porte ou que l’on essaye de nous faire porter sur la libération et l’épuration :

  1. Contrairement à une idée répandue, il n’y a pas eu réellement d’épuration de masse, et encore moins du seul fait des communistes. Je vous invite à vous reporter au livre La non-épuration en France de l’historienne Annie Lacroix-Riz publié en 2019 et qui montre preuves à l’appui que l’épuration a été quasiment inexistante y compris pour des collaborateurs notoires dans l’administration.

2) Sur l’attitude politique qui vise à faire porter aux seuls communistes toutes les attitudes « négatives » de l’après-guerre, leur imputant abusivement certains faits, minimisant certains, faisant l’impasse sur d’autres, pour les présenter quasiment comme le véritable ennemi ! Ce qui peut mener à des tentatives de réhabilitation des collaborateurs de la haute-administration ayant massacré des résistants patriotes communistes, tel Pucheu. Il est important de le préciser, car on fait souvent porter le chapeau aux infames communistes dans la censure du Corbeau, en particulier au critique Georges Sadoul.

Le Comité de Libération du Cinéma a établi le 4 septembre 1944 une liste de 8 cinéastes dont l’activité devait être suspendu dans laquelle on trouvait Clouzot. Il est entendu le 17 octobre de la même année et sera condamné à une peine d’interdiction d’exercer à vie. Pierre Fresnay sera aussi condamné pour avoir joué dans 4 films de la Continental. Ginette Leclerc (Denise) est elle aussi condamnée, mais pour les relations de son compagnon avec le milieu parisien de la collaboration. Des artistes comme Jacques Prévert, Chalais, Camus, Carné et L’Herbier vont soutenir Clouzot et demander la révision de son procès. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir feront de même. Ils arriveront à produire la preuve que le film n’a nullement été diffusé à l’étranger par les nazis et n’avait nullement l’intention de présenter un sentiment anti-français. Cela mènera à l’autorisation en 1947 donnée à Henri-Georges Clouzot de filmer à nouveau.

Dépassons les clivages

Essayons de dépasser les clivages et de voir l’héritage concret du film et de ce qu’il peut nous apporter en ayant une vision claire. En partant de ce postulat, nous allons parler de l’œuvre d’un point de vue progressiste.

Le progressisme c’est un courant philosophique et politique visant le progrès social, passant par une amélioration constante de l’être humain dans ses connaissances, dans ses conditions de vie, dans sa moralité et dans un panel de moment de la vie. Bref, le progressisme vise au perfectionnement de l’humanité et à l’assurance d’une vie digne et juste, selon des principes rationnels. Un cinéma progressiste traditionnel aura tendance à valoriser les meilleurs jours de l’humanité, à valoriser le progrès social, l’entente entre être humain et le développement technique. Il peut aussi dénoncer ce qui est considéré comme une anomalie pour la société, comme des faits criminels ou les abus de pouvoirs. Cela englobe des œuvres comme des films historiques à l’instar de La Marseillaise de Jean Renoir, d’actualité semi-documentaire comme La vie est à nous du même Jean Renoir, de la science-fiction avec La planète des tempêtes de Pavel Klouchantsev ou encore de polar comme l’excellent Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon d’Elio Petri. Il est surtout très présent dans les documentaires, où souvent la caméra sert à dénoncer un type de comportement à caractère inhumain, des cinéastes comme René Vautier en ayant fait une vocation.

Il est assez vrai que dans les films faisant partie de cette catégorie – en particulier dans les cinémas des pays socialistes, l’angoisse et les situations très noires ne sont pas autant présente que dans le cinéma de Clouzot. La grande différence entre ce cinéma et celui de Clouzot est la suivante : dans le premier cas le mal provient surtout d’individus isolés ou d’une classe d’individus ayant un intérêt matériel à celui-ci, tandis que chez Clouzot le mal semble inhérent aux hommes. Ce qui va parfaitement avec le pessimisme affiché de Clouzot. A vrai dire, le fait de parler de la noirceur de certains traits de l’humanité peut être très bien utilisé par un art progressiste. Ainsi nous pouvons penser au dramaturge allemand Bertolt Brecht, qui n’hésite pas à montrer les bas-fonds de la société dans laquelle sont mis les miséreux et leurs angoisses, souvent pour dénoncer cette situation en la décrivant, soit de manière explicite soit en usant de métaphore, en expliquant ses fondements pour mieux pouvoir la combattre et améliorer la vie de chacun. Ainsi le personnage de Mackie le surineur de L’opéra de quat’sous est un criminel à la Alex Delarge de Orange mécanique mais son attitude aussi bien que celle de ses comparses et adversaires se comprend face à la société et la pauvreté dans lequel il vit. La Bonne Âme du Se-Tchouan ne peut faire le bien car la société dans laquelle elle vit permet à peine à tous de pouvoir manger, les obligeant finalement à se marcher les uns sur les autres pour survivre. Le personnage principal de Homme pour homme montre une facette sombre d’un homme facilement manipulable, à tel point qu’il acceptera de changer d’identité, ce qui pour Brecht est là pour dénoncer la facilité de la manipulation nazie et des expéditions coloniales. L’Exception et la règle montre qu’une situation anormale d’un point de vue humain devient la règle, la situation normale du point de vue humain l’exception, en cela pour dénoncer la société capitaliste. Brecht était contrairement à Clouzot, un artiste résolument engagé en politique (communiste) et qui ne dissociait jamais son art de ses idées. Une vision noire de la société à travers une œuvre n’est donc pas un gage de conservatisme dans tous les cas.

Certes Clouzot était connu comme un misanthrope et un misogyne. A noter que plus jeune il a travaillé comme assistant pour le parlementaire conservateur Louis Marin. Pour lui, l’homme est un animal malade et la variété de ses modes d’existence n’est que la déclinaison de ses pathologies. Son aspect pessimiste se reflète aussi dans certaines paroles de ses chansons de jeunesse, à l’instar de Jeu de massacre présentant des prolétaires (« les pauvres gens, Les petits, les ratés, les sans-pain ») comme des gens lâchent s’en prenant pour passer leur frustration sur des victimes innocentes comme leur belle-mère ou le banquier, car ils sont trop lâches pour s’en prendre directement au puissant[6].  D’autre part, tout le monde sait qu’il se comportait très mal avec ses équipes sur ses tournages, giflant acteurs et actrices afin de les maintenir sous tensions[7]. Au vu de sa vision très noire de ses congénères, nous pouvons penser que Clouzot n’est pas à ranger dans la catégorie des cinéastes du progrès social et, pourtant, à travers ce film il réalise une morale de la société nous permettant de prendre conscience de certaines de nos tares pour les corriger.

C’est dans ce sens-là où un film comme Le Corbeau peut être repris par le courant culturel progressiste, car en refusant d’affronter nos angoisses les plus profondes et ce qui nous sont désagréables, nous n’arriverons pas forcément à une amélioration du genre humain, car les choses resteront sous le tapis pour mieux revenir plus tard de manière plus violente. Le film montre une mécanique de situation de folie collective et peut permettre un apprentissage sur les manières d’éviter celle-ci ou de l’endiguer. Malgré donc son parcours sulfureux et d’être un chef-d’œuvre formel, Le Corbeau mérite qu’on en fasse l’appropriation critique dans une portée progressiste.


[1] « Continental Films : cinéma français sous contrôle allemand », Maison Heinrich Heine Paris, 04/06/2018.

[2] Notons tout de même des critiques à son égard par Goebbels qui lui reprochait de ne pas appliquer l’entièreté de ses directives pour le cinéma français.

[3] « Le Corbeau : histoire d’un chef-d’œuvre mal aimé du cinéma français », Pierre Billard, 5 juillet 1999, trouvable sur le site de la Cinémathèque.

[4] Le scandale Clouzot, documentaire de Pierre-Henri Gibert, 2017.

[5] Et pour cause, une scène se moque ouvertement du discours d’un homme de foi !

[6] Nous retrouvons étonnement cette petite morale chez toutes personnes n’ayant jamais participé à un mouvement social ou révolutionnaire, mais qui se permettent tout de même de critiquer les échecs des autres. C’est la critique de ceux qui ont les mains propres, car ils n’ont pas de mains.

[7] Brigitte Bardot tentera de se suicider suite à son expérience avec Clouzot sur le tournage de La vérité.

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