Interplanetary revolution : révolution psychédélique

La révolution russe d’octobre 1917 a bouleversé le monde à plus d’un titre. Tout d’abord politiquement, en étant la première révolution socialiste à s’inscrire dans la durée et dans l’entièreté d’un pays – la toute première révolution socialiste étant la Commune de Paris de 1871. En plus de mettre les ouvriers et paysans au pouvoir, elle déclencha des révoltes partout dans le monde, y compris dans les colonies. En parallèle, de par les idéaux que la révolution bolchévique portait (socialisme, fin de la misère, paix, repartage de terres, etc), la création artistique connue une sorte de renouveau et quantité d’artistes intéressés par la Révolution y virent une possibilité de rénover l’art au service du prolétariat conquérant, voire de créer de toute pièce un art prolétarien. Dans cette optique, on a vu notamment le constructivisme, né en 1910, se développer particulièrement durant les jeunes années de la république soviétique.

Cette révolution artistique toucha tous les arts et tous les genres, notamment le cinéma, dont le plus célèbre exemple est bien entendu Sergeï Eisenstein (auquel nous avons déjà dédié un article). Le cinéma d’animation naissant de l’Union soviétique ne fut pas non plus épargné et lui permis même un saut qualitatif.

Un exemple étrange – et que je tenais à vous faire connaître – de cela est Interplanetary revolution (1924) du trio Nikolai Khodataev, Yuri Merkulov et Zenon Komisarenko. Ce court-métrage de 7 minutes fait de la propre initiative des auteurs raconte l’histoire d’un membre de l’armée rouge, le camarade Kominternov[1], en 1929, date à laquelle la révolution a été faite partout dans le monde, et qui permet désormais aux travailleurs d’aller libérer la planète Mars de leurs oppresseurs capitalistes.

Le style d’animation est un mixte entre de l’animation celluloïd, du papier découpé articulé, technique dont nous avions déjà parlé lors de notre chronique sur La Planète sauvage[2], et du stop motion. Le court-métrage est entièrement en noir et blanc. Les techniques d’animation mise en place donnent à l’œuvre un dynamisme bizarre, presque onirique, rendant irréel les mouvements de ces personnages, aucun ne se déplaçant normalement. 

Au niveau musical, on retrouve des extraits de l’Internationale et d’autres musiques communistes de l’époque, notamment dans les moments où Kominternov harangue la foule pour les faire se rebeller contre l’oppresseur bourgeois.

Le héros est le premier des personnages à apparaître à l’écran et sa taille varie au gré des actions. Tantôt il sort littéralement du miroir pour attraper un capitaliste, dans une autre il est presque fantomatique (sans doute une référence au « fantôme qui hante l’Europe » de Marx et Engels dans le célèbre Manifeste du Parti communiste). A l’inverse les capitalistes sont représentés comme bestiaux, suçant le sang d’un travailleur à la manière d’un vampire. Ils ont encore un caractère plus cartoonesque, à peine montré comme humain, quand ils n’ont pas une tête de chien.

Un élément qui m’avait choqué durant le visionnage, c’était les croix-gammée. En effet, en 1924 le nazisme n’était pas encore au pouvoir et j’ai cru que la date affichée du dessin animé était forcément fausse. Mais non, c’est bien dans le film original ! Pour le coup visionnaire, le court-métrage associe totalement la croix-gammée aux capitalistes, ce qu’il sera effectivement plus tard[3]. L’usage de ce symbole n’est cependant pas sorti de nulle part : le parti nazi a été créé en 1920 en Allemagne et avait déjà tenté un coup d’Etat en 1923. Même si à l’époque le nazisme était moins « connu » que le fascisme italien, les auteurs l’associent déjà à une menace patronale impérialiste. 

L’œuvre est composé de plusieurs scènes surréalistes comme ce moment où l’étoile du chapeau du personnage principal s’enfuit avec les autres étoiles, obligeant Kominternov à lui demander illico presto de revenir. Nous avons aussi des images incongrues à l’instar d’une chaussure servant de fusée. Certaines actions en deviennent même peu compréhensibles avec ces aspects psychédéliques, comme la scène de la révolte de la cité extraterrestre : les révoltés et les partisans de la réaction s’affrontent mais il est difficile de savoir qui est qui. Des coups de feu, représentés par des éclairs, sont tirés mais on finit par ne plus savoir qui tire sur qui. Si on ajoute à cela des images apparaissant ici ou là, on ne comprend pas toujours ce qui se passe durant l’intrigue.

Interplanetary revolution devait être tourné pour le film Aelita (1923), mais celui-ci a été refusé par l’auteur du long-métrage[4]. Le court-métrage se veut un peu comme une parodie du film de 1923.

Il y a donc trois auteurs à ce court-métrage. Nikolai Khodatev (1892-1979) fut sculpteur et l’un des fondateurs de l’industrie de l’animation soviétique. Yuri Merkulov (1901-1979) fut un théoricien du cinéma, un animateur et artiste soviétique. Tandis que Zénon Komissarenko (1891-1980) fut un représentant de l’avant-garde soviétique, peintre graphiste et caricaturiste, animateur, scénariste et réalisateur. Chacun des trois va apporter sa touche à l’industrie naissante de l’animation, réalisant plusieurs œuvres d’animation ou/et de propagande pour le compte de la République des soviets, dont China in Flames (1925) ou One of Many (1927).

Afin de conclure, on pourrait dire que l’histoire est confuse par moment, l’avalanche d’évènements et de scènes surréalistes arrivant tous un peu en même temps. Le style graphique mélange tout un tas de courant de l’époque, mais reflète de manière désordonnée l’enthousiasme révolutionnaire et l’avant-garde artistique de la période.


[1] Référence bien entendu à la Troisième Internationale.

[2] « La Planète sauvage : éloge de la connaissance », Le cuirassé d’octobre, août 2021.

[3] Précision : je ne dis pas que le nazisme n’était pas en 1924 un mouvement pro-patronal. Je veux dire qu’à l’époque il ne représentait pas à l’internationale le danger qu’il a représenté 10 ans plus tard.

[4] Le réalisateur avait refusé l’idée soumise par le trio d’artiste de faire intervenir un mélange d’images filmées et d’animation.

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