Batman : dead end ou l’effervescence des fan-films

Si vous vous baladez très souvent sur internet, voire que vous adorez des œuvres comme Dragon Ball Z, Harry Potter ou Star Wars, vous êtes sans doute tombé une fois ou deux sur une œuvre de fiction faite par un fan (films, séries, comics, manga ou jeux vidéo), généralement un court-métrage ou un moyen-métrage de 30 minutes. Ce genre de création à un nom : il s’agit d’un fan-film.

En soi, les fan-films sont assez anciens car nous en trouvons des exemples en 1926 avec Andersen ‘Our Gand (basé sur la série de films Our Gang). De nombreuses œuvres-hommages à des personnages issues de la « pop culture » ont déferlées mais la plupart sont restées invisibles, d’autant plus que l’absence de possession des droits d’auteurs sur ces œuvres pouvait amener à un préjudice financier sur les réalisateurs de ces fan-films en cas de poursuite. Toutefois, à partir des années 70 et de l’explosion des conventions permettant aux fans de montrer leurs œuvres, le genre s’est peu à peu démocratisé. Dans les années 80, ces créations ont grimpés en visibilité, notamment avec des films comme Raiders of the lost Ark : the adaptation de 1989 reprenant plan par plan le premier Indiana Jones et réalisé par des adolescents. Cependant, ce sont les années 90 à 2000 qui marquent l’avènement du genre, puis son apogée dans les années 2010 avec le développement d’internet qui limite la censure des fan-films par les détenteurs de droits. Désormais, nous connaissons pléthore de fan-films, de Voldemort : origins of the Heir, en passant par Darth Maul : apprentice ou par Never hike alone (fan-film de la saga d’horreur Vendredi 13). Certains sont d’une qualité discutable, certains sont réalisés par des étudiants en cinéma, d’autres par de vrais amateurs. Le format varie, nous pouvons avoir des films en prise de vue réel, de l’animation ou des fausses bandes-annonces. Afin d’expliquer ce qui fait la particularité de ce genre de film et sa place, nous allons revenir en 2003 avec un film très souvent cité dans les meilleurs fan-films et comme l’un des meilleurs fan-films de sa franchise : Batman : dead end de Sandy Collora. Nous verrons ensuite la question de la légalité de ces productions, puis enfin celle de l’américanisation plus générale de la culture dont l’effervescence des fan-films fait partie.

Batman : dead end est donc un court-métrage de 8 minutes du début des années 2000 tourné à Hollywood, racontant la poursuite par Batman du Joker, mais dont un élément perturbateur va venir déranger le justicier de Gotham dans sa quête. Voyons donc ce qu’il s’y passe.

La première chose à remarquer, et c’est important, c’est que le film s’ouvre comme un film Batman habituel : on y voit Bruce Wayne s’habiller pendant que la radio annonce une nouvelle fuite du Joker de l’asile d’Arkham, tout en faisant référence à des personnages bien connu comme le commissaire Gordon et Harley Quinn. Une fois le générique passé, nous retrouvons tous les éléments d’un Batman : les ruelles sombres, le bat-signal dans le ciel, Batman se tenant sur le toit d’un immeuble, la pluie et le fait que l’action se déroule dans une nuit noire. Lors de la confrontation avec le Joker, nous retrouvons encore une fois tous les éléments d’un Batman, mais surtout ceux issus des comics : la référence à la naissance du Joker, à son antagonisme avec le justicier masqué, au masque du chevalier noir, à ses réparties, sa voix grave, son sens de la justice et le rire du Joker. A noter que les conseils du réalisateur pour l’acteur qui joue le Joker, Andrew Koenig, était de jouer vraiment la folie, que son personnage ne soit pas humoristique comme cela peut être le cas dans certains films à l’instar de celui de Tim Burton avec Jack Nicholson. Ainsi, si on prête bien attention, on remarque que le Joker du film… est plus proche de celui des comics.

C’est au moment où apparait le Xénomorphe (Alien) que le film commence à dériver. Le Joker se fait kidnapper par la créature, juste avant qu’une autre n’attaque Batman, sauvé in extremis par l’arrivé d’un Predator tuant le Xénomorphe. Si l’on prend la peine de faire attention à la musique, au moment de l’entrée du Xénomorphe puis celle du Predator, c’est la musique de leur franchise respective qui apparait, qui est concomitante à la surprise de Batman mais aussi à sa relative faiblesse face aux deux créatures.

Là où on avait avec la confrontation entre Batman et le Joker de nombreuses références à l’œuvre original, nous avons à l’apparition du Predator aussi des références à sa saga d’origine, comme sa vision infrarouge et le fait qu’il jette son arme pour se battre à main nue avec le justicier de Gotham, référence au combat final avec Schwarzenegger dans Predator. Malgré l’âpreté du combat, Batman arrive à battre le Predator et à le mettre à genou. Alors que sa musique est revenue, signalant qu’il a repris le dessus, et qu’il s’apprête à exécuter l’extraterrestre, plusieurs Predators et Aliens arrivent et encerclent le chevalier noir. C’est sur ce climax que le film se termine, laissant le suspense sur lequel des trois monstres va finir par sortir vainqueur de la confrontation. Plus que de la facilité scénaristique, cette fin permet au fan de se laisser lui-même imaginer la fin de la confrontation et de ne pas trancher, au risque de décevoir, sur la fin du combat[1].

Le réalisateur de Batman : dead end, Sandy Collora, est né en 1952 aux Etats-Unis et travaille depuis longtemps pour le cinéma en tant que superviseur des effets spéciaux. Il s’est occupé notamment de film comme Leviathan, Jurassic Park ou Predator 2. Son premier court-métrage, Solomon Bernstein’s Bathroom, date de 2000 et son premier long-métrage Hunter Prey de 2010. Si nous regardons donc sa carrière de réalisateur, celle-ci n’est pas très prolifique, celle-ci n’explique donc pas pourquoi son court-métrage reste marquant dans les fan-films.

Intéressons-nous au pourquoi le court-métrage marche, ou plutôt pourquoi marche-t-il pour un certain public. Penchons-nous donc sur sa production et la façon dont il a été pensé et réalisé.

Le film a couté 30000 dollars au total, le réalisateur ayant réussi à convaincre un producteur de financer son projet. Sandy Collora est un fan des comics Batman, notamment de Batman vs Predator sorti dans les années 90. En tant que fan, il a travaillé à ce que son Batman soit réaliste, se déplace comme dans la bande-dessinée et avec une allure la plus ressemblante au comics. Il a voulu que les interprètes de Batman et du Joker soient les plus conformes possibles par rapport au matériel d’origine, à tel point que beaucoup reconnaissent le travail fait par les deux acteurs. L’ambiance sombre et froide d’un film Batman a aussi été reprise. Sur le choix de faire intervenir le Predator, c’était pour donner un véritable défi à son Batman. Toujours sur les créatures, Sandy Collora a donné des story-boards très précis de ceux-ci. Son enthousiasme était tel qu’il l’a fait partager à toute son équipe, malgré les plus sceptiques sur le projet.

Et là se trouve toute la force du film : même si Sandy Collora a une expérience cinématographique que n’ont pas les amateurs réalisant la plupart des fan-films, son film est réalisé en tant que fan pour parler à des fans. Cela explique pourquoi les fans de Batman apprécient beaucoup le film car il s’agit exactement de la vision de Batman dans les comics[2] ! Le film marque encore plus le caractère fan de l’œuvre en faisant intervenir deux « monstres » du cinéma en la présence de l’Alien et du Predator dans un combat parfaitement épique. Je rappelle que la première rencontre cinéma entre Alien et Predator est sortie en 2004 et qu’auparavant elle n’était qu’un rêve des fans des deux sagas. Batman : dead end est la définition même du fan film. On comprend d’autant mieux qu’en se baladant sur internet les critiques du film sont beaucoup plus négatives lorsqu’on quitte le seul secteur des afficionados de l’homme-chauve-souris et qu’elles trouvent saugrenu une rencontre avec deux sagas de science-fiction sans rapport.

Le problème inhérent de ce genre de production dont on a assez peu parlé, c’est celui de la légalité face aux studios détenant les droits d’auteurs sur les œuvres de fictions, voire par les auteurs eux-mêmes. Par exemple dans le cas qui nous intéresse, DC comics interdisait durant les années 90 les fan-films sur ses œuvres de fictions. D’ailleurs le film suivant de Sandy Collora, World’s finest, une fausse bande-annonce d’un film mêlant Superman et Batman[3], avec la même équipe que pour le précédent film, a été censuré par la maison d’édition. La firme a changé d’avis en 2008, en stipulant simplement qu’il ne devait pas avoir de commercialisation des films.

C’est sur cette question de la lucrativité du film que va jouer l’interdiction ou non de l’œuvre, à tel point qu’on peut ajouter ce critère à la définition de ce qu’est un fan-films, ce qui nous permet de démarquer par ailleurs des films comme Batman : dead end de grosses productions comme Freddy vs Jason ou Alien vs Predator. Peu importe que ce soit une fan-fiction Star Wars, Star Trek ou sur un personnage obscur de manga, le détenteur des droits ne souhaite pas être floué de ce qu’il pense lui revenir de droit. Ainsi dans le cas du film Voldemort : origins of the Heir, qui a été financé et réalisé par des fans de la saga via une cagnotte Kickstarter, les réalisateurs ont eu l’interdiction de commercialiser le film de 52 minutes, mais la Warner Bros qui détient les droits a aussi imposé vu l’ampleur du projet une certaine esthétique au film[4], une façon d’écrire et dans le choix de la musique du film, sous-entendu que la Warner pense qu’une violation de l’imagerie de la saga dans un fan-film pourrait à terme nuire à la saga elle-même ! Désormais, à l’instar de DC, la plupart des détenteurs ont une tolérance sur ces projets, Lucasfilm allant pour sa part jusqu’à les récompenser. Certains studios font tout de même de la résistance : en 2008, la Fox interdisait et menaçait de poursuites les amateurs réalisant un fan-film sur le jeu Max Payne ; la MGM a démontré la même hostilité pour les films amateurs de James Bond ; en 2014, un projet de fan-film Godzilla : héritage a fait l’objet des foudres de studio japonais Toho. Dans le premier et le dernier cas, il faut reconnaître que les studios ont peut-être eu peur d’une concurrence involontaire, les périodes correspondant à la sortie au cinéma d’œuvres sur les personnages en question.

Cette situation pourrait nous interroger sur la question de la propriété intellectuelle, d’autant que dans le monde anglo-saxon certaines décisions sont intervenues pour donner un semi-semblant de normalité à ces œuvres. En 2012, le Canada a fait voter une loi sur la modernisation du droit d’auteur qui ajoute l’exception de films réalisés par des fans sans but lucratif. Une décision du tribunal américain de 2013, Lenz C. Universal Music Corp a reconnu une certaine bienveillance sur les œuvres faites par des fans et que les détenteurs des droits ne pouvaient pas abuser de leur pouvoir en censurant ces créations. Toutefois, il s’agit de quelques exceptions et il s’agit d’une zone grise de la propriété intellectuelle où cependant une certaine créativité artistique peut se développer malgré tout. Ce qui peut nous faire penser à la situation de certains Youtubeurs francophones.

En guise de conclusion à ce sujet j’aimerais parler de l’autre question importante dans le cas des fan-films, celui de l’américanisation de la société et de la culture. En effet, mise à part des fan-films sur des œuvres japonaises ou anglaises, globalement le matériel d’origine vient des Etats-Unis[5]. J’entends par une américanisation de la culture une centralité du modèle américain sur le plan culturel et en termes de valeur sur ce qui est bien ou plutôt désirable, tendant à dissiper toutes les autres formes de culture comme ringardes ou démodées[6], bref à uniformiser les cultures, ce qui s’accompagne dans le même temps par une uniformisation économique voire politique sur le modèle américain. Encore aujourd’hui c’est le cas malgré la décadence lente des Etats-Unis sur la scène mondiale. Pour revenir aux fan-films, il s’agit d’une américanisation bien plus involontaire, flou, mais tout aussi redoutable en laissant des amateurs récupérer les œuvres de fictions qu’ils aiment tant. Malgré l’aspect participatif et très enthousiasmant que peut avoir ce genre de projet, le développement de la production de ce genre de film peut avoir quelque chose de négatif en ce sens qu’elle participe à une uniformisation des cultures sur un modèle précis, peu enclin à la revendication sociale.

Faisons pour mieux nous expliquer un distinguo entre culture populaire et culture de masse. La culture populaire est une forme de culture dont la principale caractéristique est d’être produite et accessible à tous. Essentiellement, elle était associée au folklore/tradition populaire, puis a compris un certain nombre de chose au travers des âges, notamment le syndicalisme avec le développement de l’industrialisation et de la culture ouvrière concomitante. A l’inverse la culture de masse se définie davantage par la consommation d’objet accessible et en grande quantité, dans une société où les rapports entre les hommes sont fondés par le capitalisme et où la consommation et la volonté des entreprises deviennent des faits de sociétés. La culture devient un objet commercialisable et facilement consommable (il suffit de voir les nombreux blockbusters que nous aurons vite oubliés), ayant surtout par l’abondance la faculté d’imposer – pour être un brin honnête, il faut dire que c’est exemple s’applique quasi-exclusivement aux pays occidentaux – un mode de vie américain et de l’institutionnaliser. Tout cela dépolitise et normalise un mode de production (et les relations qu’il engendre), qui n’est plus questionné alors qu’au regard de l’histoire et de l’actualité, il est loin d’être le modèle unique et d’être le meilleur système. Entre les deux, la distinction peut être difficile, car d’une certaine manière la seconde, par la diffusion à grande échelle qu’elle promeut, permet à la première d’exister, mise à part que la second tend à la pervertir par là même et à faire oublier certains de ses aspects à l’instar de la culture ouvrière.

Où se trouvent le fan-films ? Un peu entre les deux, car même s’ils finissent indéniablement par parler de la culture populaire, d’un imaginaire commun, ils tendent tout de même à procéder à une uniformisation de la société et des cultures, dangereuse pour la vie démocratique et certaines cultures populaires. D’autant plus que les fan-films sont toujours organisés pour rendre hommage aux œuvres d’origines et n’ont pour l’instant jamais eu de perspective critique sur les sagas en question et leur conception du monde, voire le sous-texte politique que certaines peuvent avoir, en privilégiant seulement une certaine forme de divertissement, ce qui n’engendre pas non plus d’innovation artistique et offre une éternelle répétition des mêmes schémas scénaristiques. Une problématique dont il nous faut prendre conscience, sans rejeter ces œuvres en blocs et cesser de les apprécier.


[1] Même si au vu des éléments du film c’est probablement les Predator.

[2] Je tire les informations suivantes de « Batman Dead End – Making Of », sur la chaîne de 72Christos72.

[3] Là encore, il faut bien se rendre compte qu’à l’époque c’était un rêve de nombreux amateurs des comics.

[4] « Harry Potter : un « fan film » sur le passé de Voldemort cartonne sur YouTube », L’Express, 16 janvier 2018.

[5] A l’instar de Spawn : the recall, un fan-film français sur l’univers du comics Spawn.

[6] Sur ce genre de mot d’ordre, il faut bien avouer que nous français nous sommes des champions.

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