
Comme de nombreux sujets, le cinéma s’est emparé du thème de la révolution. Très tôt même si on pense à la révolution russe de 1917 qui en fit une arme pour conquérir les masses. La révolution est un bouleversement sans précédent mettant à mal de manière violente l’ordre établi, la vieille société et en art les vieilles conceptions. Elle vient remettre en cause la vie de tous les jours et mettre en perspective un futur radieux et humain.
Classiquement, lorsqu’on va chercher à représenter une révolution en art, on va se concentrer sur le point 0, c’est-à-dire la prise du pouvoir par les masses. Ce sont des films dont j’ai déjà pu parler comme Octobre d’Eisenstein (1927) et La Marseillaise de Jean Renoir (1938), mais aussi l’excellent Un peuple et son roi (2018) de Pierre Schoeller, qui oppose, en prenant la Révolution de 1789, la vision du monarque absolu comme étant le sujet faisant l’histoire à sa guise (à travers une scène onirique où ses prédécesseurs juge sévèrement un Louis XVI désemparé) et celui qui veut que les peuples soient maître de leur destin.
J’inclus dans ce genre de film les long métrage narrant la longue prise de conscience d’un peuple débouchant dans une situation révolutionnaire, à l’instar de Soy Cuba (1964) de Mikhail Kalatozov. Ce dernier mêle plusieurs petites histoires de peuple cubain pendant la dictature de Batista. Le long-métrage de 2h montre différentes phases de la révolution et différentes parties du peuple sans faire apparaître les grandes figures de la guérilla (même si elles sont citées). L’impérialisme américain y est clairement critiqué : entre les gringos du début ne voyant en l’île qu’un immense cabaret où récupérer des prostituées, la United fruits qui exproprie un paysan de sa terre qu’il cultive depuis des années avec sa famille et aux marines qui agressent des passantes dans la rue.
Et je ne parlerais pas non plus des représentations des révolutions ratées comme La Commune (Paris, 1871) de Peter Watkins en 1999 qui nous donne dans un aspect semi-documentaire le bouillonnement de la Commune de manière réaliste, tout en commençant à casser le quatrième mur avec ses acteurs à la fin des 5h de long-métrage, afin que chacun se demande réellement ce qu’il aurait fait en ce temps.
Cependant, la révolution ne s’arrête pas à la porte de la prise du pouvoir, c’est un changement radical de société. Nous avons tous cette vision romantique de la prise du pouvoir avec l’envahissement des palais du prince, mais dans la réalité ceci n’est que le début du travail d’une révolution. Le pouvoir est un élément nécessaire mais pas significatif pour assurer un changement radical de société. Il faut déjà convaincre les masses, assurer l’application des réformes et leur bonne compréhension. Et si c’est une image qu’on a moins en tête, cela ne signifie pas qu’il n’en existe pas. Le cinéma soviétique en regorge (bon ou mauvais film par ailleurs) comme avec Le communiste, ou bien le cinéma cubain, dont on peut citer le très célèbre Mémoire du sous-développement de Tomas Alea Guttierez ou Lucia d’Humberto Solas, ce dernier questionnant le comportement machiste de certains militants envers leurs épouses.
La Russie tsariste était un pays arriéré sous bien des aspects : économiquement, socialement, en matière militaire et dans le domaine de l’éducation. Les paysans pauvres et illettrés qui devaient profiter des réformes de l’Union soviétique n’étaient pas tous enthousiastes à ces changements. Par exemple, ils n’accueillirent pas les bras ouverts les gens venant promouvoir une nouvelle forme d’agriculture pour les sortir de la misère, ni ceux qui venaient apporter l’éducation à leurs enfants. Ce que montre Le premier maître d’Andreï Kontchalovski (1965)
Au départ, le nouvel instituteur, lui-même nouvellement formé grâce à l’Armée rouge alors qu’il vient d’une famille pauvre, est moqué par la populace. Il est très maladroit au début avec les enfants, s’emportant de manière excessive et presque de manière infantile. Cependant à force d’attention et de volontarisme il arrive à s’attacher la sympathie des enfants et de quelques villageois. Même si jusqu’à la fin une grande partie d’entre eux lui resteront opposés, ne comprenant pas totalement les tenants et les aboutissants de la politique menée par l’instituteur à cause d’idées arriérés et par des erreurs d’attitude du professeur. Cela va des menaces sur sa vie, à la dégradation de son école construite de ses mains par les agriculteurs et enfin par la mise à feu de ladite école.
Si l’on prend du recul, nous pouvons parfaitement les comprendre : des siècles d’asservissement et d’abêtissement leur ont inculqué à chérir ce système qui pourtant les oppriment. Ils vivent aussi durement sa remise en cause que si on s’attaquait à leur maison. D’où même leur réaction injuste lorsqu’en faisant appliquer la légalité, l’instituteur fait arrêter le koulak ayant kidnappé une jeune fille pour la marier de force, car ils n’y voient que le vol de l’épouse à son mari. Et il n’est pas faux de dire que notre personnage principal commet des erreurs grossières dans son attitude que le film souligne aussi bien que sa profonde bonté et sa volonté sans faille de bien faire.
La dernière scène du film est ma préférée. Après être retourné au village, l’instituteur se rend compte que son école a été brûlé et que l’un de ses plus fidèles élèves vient de décéder à cause des flammes. Un arbre se trouve dans le village. C’est le seul des montagnes désertiques, planté par la famille de l’un des agriculteurs qui se trouve être le seul soutien du héros. Il tient à son arbre car c’est le testament de plusieurs générations. L’instituteur refuse de laisser les enfants sans avenir et est prêt à rebâtir de ses mains la nouvelle école. Et pour ce faire, il commence à couper à la hache l’arbre centenaire. D’abord dépité, le fermier gardien de l’arbre finit par prendre la hache et à découper l’arbre sous les yeux de la masse. Le film se termine sur l’instituteur coupant frénétiquement le bois, sans musique. Ce que le réalisateur veut nous dire : il faut savoir abandonner les traditions ancestrales qui nous ont paru bonnes pour aller vers les lumières de la connaissance et de la modernité, accéder ainsi au bonheur commun plutôt que de végéter dans le passé.
C’est aussi ça une révolution.
